Ils sont coincés, ça faire mal, une solution : L’otium du peuple

mardi 26 janvier 2021
par  Paris Sud

. « Le temps libéré du travail n’est pas d’emblée du temps libre. Il ne devient libre que si nous nous l’approprions en devenant maîtres individuellement et collectivement, du choix et but de ses usages » […]. Il faut que ce nouvel usage du temps autodéterminé devienne « du loisir, au sens d’otium et de scholé, c’est à dire un temps du retour sur soi, de la réflexion, de la contemplation, de la jouissance gratuite... »
André Gorz. Transversales. Sciences/cultures, 50, mars-avril 1998, p.24-26.

.Texte repris dans Leur écologie et la notre. Anthologie d’écologie politique. Textes rassemblés et présentés par Françoise Gollain et Willy Gianinazzi, éd . Du Seuil, 2020.

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Il a fallu près de deux siècles pour que le capitalisme « comprenne » - les luttes sociales ont fortement aidées à la « compréhension – qu’une des conditions de son équilibre dynamique était l’égalité approximative entre l’élévation de la productivité et l’augmentation de la consommation. Cette période de « croissance harmonieuse »fut, grosso-modo celle des « trente glorieuses », d’après la seconde guerre mondiale. Minées par les excroissances destructrices de la globalisation capitaliste, les protections de l’État-providence, qui contribuaient à la distribution d’un revenu socialisé, sont aujourd’hui en ruines : « compétitivité oblige », la masse salariale distribuée est chaque jour réduite. Les gains de productivité confisqués font les grosses plus-values des actionnaires du CAC 40.

Le discours des dirigeants, celui des « experts », les informations disponibles sur le site de la commission européenne, tous, de concert, en appellent à la croissance. « Croissance créatrice d’emplois », « croissance et développement soutenable », « croissance, « croissance et environnement, » etc. C’est le credo répété, nonobstant quelques modulations plus ou moins « écologiques », « humanistes » des sociaux-démocrates convertis à la religion du marché « libre », de l’entreprise créatrice de richesses.
Malheureusement en France, la croissance est molle, au mieux 2 à 3 % - avant la crise sanitaire pendant laquelle est observé une décroissance du PIB . Or, c’est mathématique, dans les économies capitalistes, sans croissance suffisante le chômage ne peut qu’augmenter. Pour deux raisons au moins:1 - l’accroissement naturel de la population active (les jeunes arrivants sur le marché de l’emploi) et, 2 – comme effet et conséquence des investissements techniques servant à économiser de la main-d’œuvre. Dans ce cadre contraignant, la masse salariale globale et, de facto la « population active occupée » sont tendanciellement comprimées.
Les bénéficiaires de la compression, les partisans de la flexibilité, de la soumission à la « science économique » observent, savent ce qui advient et encaissent sans états d’âme. Pour faire croître leurs privilèges ils disséminent un discours mensonger.

Crime contre la sûreté de l’esprit
La stigmatisation, culpabilisation des chômeurs fait feu de tout bois. Les « assistés » sont (encore) trop aidés par des allocations, des minimas sociaux (encore) trop généreux. La refonte disciplinaire du système d’indemnisation de l’Unédic prend des formes diverses chaque jour plus perverses. En constantes diminutions les allocations consenties aux chômeurs sont pensées pour motiver les quémandeurs d’emploi. Les paupériser pour les contraindre à « traverser la rue » pour… faire le trottoir ? Les réticents méritent des sanctions justes et graduées. Bref, le chômage c’est la faute aux chômeurs trop exigeants !
Ainsi, au Médef et dans les cercles conspirateurs, s’exprime impunément un véritable crime contre la sûreté de l’esprit !
Second mensonge : la croissance.
A supposer qu’elle soit encore possible (sans examen de son contenu…) , est-ce souhaitable ? À quelles conditions ?
C’est une donnée immédiate de l’observation sensible : nous atteignons les limites sensibles de l’accroissement quantitatif de la production et de la consommation globale. Demeure le problème politique de la répartition et à l’échelle mondiale.
Pour une argumentation sur le registre de l’écologie mentale, la lecture de bons auteurs décroissants serait bénéfique pour une critique argumenté de la croissance qui n’est envisageable dans l’espace mesuré de ce présent texte…
Mieux ce serait bien, plus ce serait pire… Le projet capitaliste démentiel d’une expansion illimitée est (bis) un véritable crime contre la sûreté de l’Esprit. Examiner le contenu de la croissance est un problème politique, éthique, philosophique,… (lire plus bas, p. 5, le « papier » dans Charlie Hebdo, de Bernard Maris dans, alias Oncle Bernard, assassiné par les islamistes en 2015).

Du point de vue économique, de la répartition, in fine, il nous est dit qu’un plus gros gâteau pourrait permettre de diminuer les inégalités (et de « solvabiliser » les chômeurs pas création d’emplois)… non, la quantité ne fait pas vérité. Sur la (périlleuse) lancée actuelle, c’est bien le contraire. Dans le paradigme borné du libéralisme, la seule façon de créer un maximum d’emplois est de créer une distance économique accrue entre les riches et les pauvres (l’accroissement des inégalités accélère la vitesse et la quantité des échanges).
Plus on est riche, plus on peut consommer, profiter du travail des autres, sous forme de produits de luxe, de services domestiques, de voyages « exotiques », de séjours dans des palaces 5 étoiles avec personnel aux petits soins, etc. L’arbuste social érigé par les ministres préoccupés par la cohésion sociale, ne peut cacher la jungle libérale, dont l’Union Européenne n’est qu’un district de la globalisation destructrice, tant des droits sociaux, que de l’environnement naturel (le peu qui subsiste.) En plus du danger environnemental, la croissance capitaliste (un pléonasme ?), véhicule le danger d’une quasi « reféodalisation » de la société. La politique fiscale au service des gros contribuables, la politique salariale dévouée aux actionnaires, la destruction de la part du revenu socialisé (retraites, sécurité sociale, services publics, éducation libre et gratuite,…), sont en France , en Europe, inspirées par le vision des « inégalités créatrices », le « ruissellement » (trickle down).
Enrichir (un peu) les pauvres va à l’encontre de leur dynamisation nécessaire, comporte le risque d’une complaisance à l’assistanat, ce qui est contraire à la morale du travail,… appauvrir (même fort peu) les riches, c’est risquer d’affaiblir leurs motivations entrepreneuriales.Une seule solution (disent-ils) : enrichir les riches et appauvrir les pauvres !

Sauver le capitalisme ?
Sur le plan économique, sans les luttes sociales, le capitalisme se serait probablement effondré depuis longtemps. Le chômage potentiel, fut, jusque récemment résorbé par la réduction du temps de travail, dans la journée, la semaine, la vie. Cette réduction de la place du travail, n’a nullement empêchée une importante croissance du pouvoir d’achat depuis la seconde guerre mondiale (les « trente glorieuses ») - dans les pays « riches » et avec de forte disparités internes…
Cette réduction séculaire du temps de travail est aujourd’hui fortement contestée par le Medef et ses avatars européens, ses complices américains. Logique : le surtravail est, nous le savons, la condition du profit, de l’exploitation, de la plus-value (survaleur).
L’option européennes du libéralisme sauvage, de la concurrence exacerbée « libre et non faussée », articulée à une volonté de puissance mortifère, nous mène à la reconstruction d’inégalités phénoménales et quasi féodales. On peut pressentir les manœuvres préparatoires d’une guerre sociale généralisée où l’homme redeviendrait un loup pour l’homme.
Nous devons refuser les aléas de la paupérisation mentale des dirigeants !
Cette croissance de l’insignifiance est lourde de dangers.
« Compte tenu de la crise écologique, de l’extrême inégalités de la répartition des richesses entre les pays riches et les pays pauvres, de la quasi impossibilité du système de continuer sa course présente, ce qui est requis c’est une nouvelle création imaginaire d’une importance sans pareil dans le passé. Une création qui mettrait au centre de la vie humaine d’autres significations que l’expansion de la production et de la consommation, qui poserait des objectifs de vie différents pouvant être reconnus par les êtres humains comme en valant la peine […]. Nous devrions vouloir une société dans les valeurs économiques ont cessés d’êtres centrales (ou uniques), où l’économie est remise à sa place comme simple moyen d’une vie humaine et non comme fin ultime. Dans laquelle, donc, on renonce à cette course folle vers une consommation toujours accrue.
Cela n’est pas seulement nécessaire pour éviter la destruction définitive de l’environnement terrestre, mais aussi et surtout pour sortir de la misère psychique et morale des humains contemporains. [Nous soulignons].
Il faudrait que désormais les salariés, les citoyens (je parle maintenant des pays riches) acceptent un niveau de vie décent, mais frugal [Nous soulignons].
[…] Au niveau planétaire l’écrasante majorité de la population ne vit pas « l’égalisation des conditions », mais la misère et la tyrannie ».
Cornélius Castoriadis. La montée de l’insignifiance, éd. Du Seuil, 1996.

Entre croissance impossible et mortifère, et inégalités sociales, le capitalisme nous mène à l’abîme… il ne s’agit donc pas de sauver le capitalisme, ses déclinaisons sociale « adoucies », social-démocrates ne sont plus de saison.
En refusant tous les productivismes il nous faut tenter les pouvoirs de l’imagination. C’est urgent pour échapper à la destruction planétaire pressentie par Castoriadis ( et bien d’autres).
Essayons, ne serait-ce qu’à titre heuristique de réhabiliter les promesses d’un archaïsme (fortement) rénové :

L’otium du peuple
Les langues « mortes », peuvent-elles, toujours, culturellement, nous enrichir ?
Otium, c’est du latin, un concept antique et romain. Qu’est-ce à dire ? L’otium, loisir studieux, fut le privilège actif, impliqué des aristocrates romains qui ne travaillaient pas (i.e. échappaient aux contraintes nécessaires de la production matérielle), ils avaient mieux à faire dans un système où la production était le (mauvais) lot des esclaves. L’otium, le loisir, longtemps après Rome demeura le privilège des « aristos », des classes dominantes. Le contraire de l’otium, c’est le negotium, d’où nous vient le mot négoce… commerce déjà ?
En Grèce (antique, pas dans le pays des endettés paupérisés d’aujourd’hui), les aristoï précédents les romains bénéficiaient de la scholè (on trouve skholè et skôlé), d’où nous vient le mot école... tout un programme… L’otium/scholè sans esclaves est aujourd’hui nécessaire et possible… (Aristote, 384-322 av. notre ère, dans Politique anticipait sur la scholè généralisable potentiellement possible grâce à l’automatisation de la production).

Traduction politique sérieusement contemporaine à notre époque : existe-t-il une vie après le travail, dont la « morale » nous est insidieusement distillée par les oligarchies et autres ploutocraties à visages démocratiques ?
Solidarité, frugalité, égalité pourraient être les déclarations d’un nouveau pacte social dont le modalités sont à inventer par toutes est chacun.
Un préalable : la réduction féroce du temps de travail, travailler moins, mieux et pour produire de façon économe en ménageant notre unique planète.
Dans une pratique de frugalité révolutionnaire, l’otium du peuple est une ambition raisonnable (fondée en raison) et réaliste. Cette radicalité ouvre les perspectives d’un redéfinition de la richesse authentiquement humaine : une culture émancipatrice pour tous, un environnement de qualité, des relations sociales conviviales, riches et variées,… toutes choses insoutenables pour le capitalisme. Travaillons ! Travaillons !… au dépérissement de la dictature de la Marchandise…

Sachant que la frugalité choisie, n’est pas la misère imposée, qu’il existe des effets de seuil : trop de revenu, c’est scandaleux, pas assez c’est misérable, nous revendiquons immédiatement :
. un revenu pour toutes et tous, avec ou sans emploi. L’option du revenu de base inconditionnel suivant les modalités préconisées par le Mouvement Français pour un revenu de Base (MFRB) retient notre attention. Nous voulons de l’argent pour inventer un nouvel usage du temps.
. la réduction généralisée du temps de travail. Les 32h en 4 jours, moins à terme. Du temps libéré pour l’otium.

Le chômage, l’insécurité sociale ne doivent pas anesthésier la créativité sociale.
Oui, il est largement temps de mettre l’imagination au pouvoir !

Alain Véronèse.
Agir ensemble contre le Chômage ! AC ! Paris sud, Janvier 2021.
Lire Bernard Maris, Oncle Bernard p.suivante/...


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